Lecture-performance. Voir Venir le futur, une histoire de saumons-mutantXs

Vernissage d'exposition.

Les sonars branchés, nous démarrons la lecture/performance.

Voir venir le futur, une histoire de mutation ratée, de saumons mutantXs qui cherchent la liberté dans les méandres de la boutasse périphérique.

Entre low-tech et poésie subaquatique, le texte est inspiré de nos arpentages, de nos rencontres et des ateliers d'écriture et sonores proposés durant notre première année de résidence sur les rives du Haut Allier.

"Le soir monte lentement sur notre friche. Le soleil rasant projette sa langue de feu qui se tord sur la couche d'algue rabougrie à la surface de l'eau. Dans la boutasse, les enfants jouent. Ils s'éclaboussent en frappant l'eau saumâtre de leurs mains palmées. Et ils rient aux éclats.

Dans ma pièce unique, je comate sur le vieux matelas au sol, allongé sur le ventre pour soulager mes nageoires squameuses.

Plus d'eau au robinet.

Posé au sol devant moi, l'écran fissuré diffuse les épisodes de cette vieille série, «l'homme de l'atlantide », que les Aquas programment en boucle sur l'unique chaine d'état. Symbole rance et archaïque de la parfaite mue qu'il vénère. Ça m'insupporte mais je regarde quand même. Ça occupe. Ça m’empêche aussi de bloquer sur ces cauchemars qui traversent mes nuits et mes orbites, comme des comètes brulantes.

Je repense au labo clandestin de ma naissance. Des bribes qui me reviennent par petites vagues. L'eau claire et douce des bassins qui lavait ma peau. Tourner en rond derrière les vitres avec les autres tacons.

Comme c'est étrange l'enfance, et comme c'est loin.

Les injections forcées, les tests omniprésents, les zébrures au scalpel.

Je me penche à la fenêtre de l'immeuble délabré, voir si les enfants ne s'aventurent pas trop loin dans la boutasse. En cette saison chaude, elle est compacte et emprisonne les baigneurs téméraires sous sa croute: un piège mortel.

Sur les marches immergées de la place, les vieux fument des algues séchées qui répandent une douce odeur sucrée. Emmitouflés dans leur vieille couverture, ils gardent les pieds dans l'eau tourbée, pour humidifier leur peau-écaille.

À voir leurs corps cabossés qui chaloupent doucement au rythme du clapotis de l'eau, sur le béton des marches, On dirai des vieux sadhu en ascèse sur les rives du Ganges.

Fleuve sacré. Fleuve pollué.

C'est comme ça qu'on vit depuis la mise au ban des mutations manquées.

Nous sommes des milliers, des êtres saumons tordus dans nos corps, fragmentés par les rayons et les buleurs sur-oxygéné des piscicultures intensives.

Des créatures ratées, ni tout a fait abouti jusqu'à la mutation finale, ni tout a fait humaine.

Un entre deux bancale.

Quand les humains ont trouvé la formule de la parfaite mue, ils ont accéléré leur protocole. Très vite, les premiers Aquas, « les sublimes hybrides », comme ils se nomment eux-mêmes, sont devenus l'espèce dominante, se partageant le pouvoir avec leur créateur, les humains.

Et Nous, sombres mutants, reliquat d'aquarium, avons été relégués dans les boutasses.

La boutasse. C'est comme ça que l'on appelle nos écluses de vie, les zones semi-immergées des périphéries littorales. Loin des eaux pures et douces des rivières ancestrales.

J'ai arrêté l'écran pour descendre dans les garages où sont installées nos pouponnières. C'est mon tour de garde, on a des roulements pour surveiller les petites.

Le système d'alimentation électrique crépite et buzz comme un vieux frigo. Il est fréquent de prendre le jus en essayant de recabler l'ensemble.

Dans leurs couveuses, nos tacons barbotent et bredouillent leurs premiers mots de créole salmonidé.

Nakoun … Nakoun...

L'eau reste légèrement trouble malgré nos épurateurs bricolés, mais nous espérons améliorer le système pour que les tacons puissent muter à la bonne période.

Elles sont bien chahutés par les saumoneaux qui tourbillonnent en claudiquant autour des baignoires de fortune, et qui tapent sur les bords des réservoir avec du bois flotté.

Ceux la sont travaillé par leur mutation : le smolting. C'est l'âge des changements internes dans les mécanismes de régulation du sel du corps, dans l’apparence et le comportement.

Mais pour nous, espèces aléatoires, ces changements sont incontrôlés, favorisant la poussés des excroissances et les altérations randomisées. Chaque individu est donc unique dans son étrange mue incomplète. Certaines de nos ingénieurs low-tech cherchent à contrer ça dès les frayères, pour mener nos futurs œufs vers la mutation Aqua. D'autre comme moi, s'y opposent. Je trouve dangereux de devenir apprenti sorcière, comme ceux qui nous ont mis au ban, dans ces zones charnières.

Avec le système D, nous avons trouvé un équilibre, un espace souverain où nous pouvons vivre presque libres, malgré la gadoue. Quel est l’intérêt de vouloir rejoindre l'élite ? En tout cas, ces questions animent nos assemblées hebdomadaires qui finissent toujours en foire d'empoigne.

Je fais un check rapide du système de refroidissement des couveuses, la température est stable. Nos mécanos travaillent avec des bouts de ficelles, mais on s'en sort.

L'autre jour, j'essayais d'expliquer à un des anciens qui bulle sur les marches, le vieux Jenkins, le fonctionnement des membranes aquatiques et de nos nouveautés bricolées pour produire de l'électricité.

Il est de la première génération mutante, bien amoché, du genre crapaud visqueux.

Devant mon enthousiasme, le vieux m'a répondu avec sa bouche tordu ,lucide et goguenard:

« Low tech, l'eau delà, low ceci cela. Avec toi, tout est Low. La réalité, c'est qu'on est des pauvres. ...Mais c'est bien ce que vous faites pour les jeunes !»

Par contre il n'a pas dit non quand il a vu le distillateur d'alcool frelaté. Du pain rassis mélangé avec de l’eau, un peu de levure et l’électrolyte des batteries de voiture que les kids trient dans la décharge. Cocktail radical.

Mais il n'a pas tort sur notre situation globale. Je regarde mon reflet dans la fenêtre poussiéreuse du garage.

Mes mains écailleuses, avec ces étranges palmes entre mes doigts, ma nageoire dorsale, qui pend mollement sur le coté par manque d'eau claire. Mes yeux globuleux blanchis par le soleil cruel. Ma peau diaphane qui laisse voir mes veines pulser au rythme de mon coeur, boum boum, le grand carburateur.

Drôle de tête. Je porte la main à mon cou strié de petites excroissances, là ou aurai dù palpiter des branchies. A quelques années prêts, ils trouvaient la formule. J'aurai pu muter pleinement, devenir une aqua. Est ce que j'aurai rejeter les miens ?

La raya des enfants me sort de ma torpeur. Attelage hétéroclite qui fonce à toute vitesse sans se poser toutes ces questions. Elles filent en banc comme nos ancêtres dans leur longue migration épique, du pole nord à la rivière qui les a vus naitre.

Elles sont tout excités par ce que, à la nuit tombée c'est projection collective, si le vidéoprojecteur a été réparé. Ce soir c'est un vieux film d'avant la migration, « Aliens versus prédator », elles en raffolent. Les petites s'identifient à leur héroïne et peuvent discuter pendant des heures de quelles générations de xénomorphorme est la plus forte.

Mon tour de garde est passé. Le ciel bleu pétrole est chargé de lourds nuages, il va pleuvoir, une aubaine. On va pouvoir remplir les réservoirs et frotter fort nos peaux pour nous écailler un peu.

Je vais m'assoir avec les vieux pour fumer.

Depuis les marches en bas de l'immeuble, la boutasse sent fort. Une odeur âcre, puissante, mais familière. Des petits insectes tournicotent à la surface. Les vieux se lèchent les babines mais n'ont pas la force d'aller les engluer de leur langue collante.

La couche de boue glisse imperceptiblement, change de forme au ralenti. On peut rester des heures à la regarder, à imaginer des formes comme dans les nuages.

Très loin dans la profondeur du fleuve, je devine au mouvement de l'eau qu' un gigantesque silure rode dans les tréfonds saumatres. Nos spécialistes on essayé d'entrer en communication avec eux pour établir un Pax Salmonida, mais rien n'y fait. Ils nous attaquent par instinct, systématiquement, et réduisent en bouilli nos sondes subaquatique qui diffusent des cryptage de language pour craniate non tétrapodes.

Les vieux sont dubitatif devant toutes nos expérimentations technophiles. Ils se rassurent comme ils peuvent, à leur manière. Eux aussi savent la détresse d'une vie aux confins, les projections mentales mi-humaine, mi-animales et ces rêves éveillés qui tétanisent. Mais contrairement a moi ou aux plus jeunes, ils ont vécus presque toute leur vie en captivité. C'est comme si ils avaient renoncés à la liberté, presque nostalgique d'une vie violente mais stable, sécurisée à l'ombre des bassins et de leurs tortionnaires.

Derrière un bâtiment, on perçoit un faisceau de lumière qui tranche le bleu de la nuit qui arrive. Ils doivent régler la focale. Une troupe d'enfant passent dernière nous, tout excités. c'est l'heure du film. Leur joie est communicative. J'aide les vieux à se lever et tous ensemble, nous nous dirigeons lentement vers le lieu de projection pour aider a installer les bancs."

Chapitre 2 à suivre...